Vasiṣṭha et Viśvāmitra — la guerre des dix rois dans le Rig Veda

Dans le Rig Veda, il y a de l’Histoire. Pas seulement de la spiritualité, pas seulement des hymnes à la pluie et au feu — il y a des noms de rois, des noms de batailles, des rivières que l’on peut situer sur une carte. Et parmi tous ces récits historiques, il en est un qui me fascine plus que les autres : la guerre des dix rois. C’est, à ma connaissance, le premier conflit dont l’humanité ait gardé une mémoire précise. Nous en connaissons les protagonistes, les lieux, et même certains des noms des morts.

Au cœur de cette guerre, il y a une rivalité entre deux rishis : Vasiṣṭha et Viśvāmitra. C’est elle qui, selon les textes les plus récents, aurait mis le feu aux poudres. Le roi Sudâs — petit-fils de Divodâsa, roi des Bharatas — avait pour chapelain, pour purohita, Viśvāmitra. Il le remplaça par Vasiṣṭha. Viśvāmitra, dit-on, n’apprécia guère. Il aurait alors réuni cinq peuples védiques — les Pūru, les Yadu, les Turvaśas, les Anu et les Druhyu — et les aurait alliés à cinq peuples non-āryas pour combattre les Bharatas, issus pourtant de la même fédération des Pūrus.

Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est qu’elle n’est pas une guerre de religion, ni une guerre de conquête. C’est une guerre interne, une querelle de familles, une blessure d’amour-propre entre deux lignées sacerdotales. Et pourtant elle a laissé une trace durable dans la mémoire collective de ce peuple.

Il y eut deux batailles. La première sur les rives de la Paruṣṇī — l’actuelle rivière Rāvī, au Pendjab —, la seconde sur la Yamunā. Dans l’hymne VII.19, je lis ceci : « Ils sont venus à la Paruṣṇī avec une intention mauvaise, certes pas en s’approchant vite. Indra soumit les ennemis qui, bien qu’en société, parlaient mal et fuyaient vite devant Sudâs. » La victoire de Sudâs est célébrée à plusieurs reprises dans le mandala VII, notamment dans l’hymne VII.33, adressé à Vasiṣṭha et à ses fils : « C’est sûrement par vos mantras qu’Indra a favorisé Sudâs contre les dix rois, ô Vasiṣṭhas. »

Ce que je retiens de cette guerre, c’est son dénouement. Sudâs vainquit — et il unit. Après la victoire, les cinq peuples vaincus furent intégrés à la fédération pour former ce qui deviendra le peuple ārya. Ce n’est pas la logique du vainqueur qui écrase : c’est la logique du rassemblement. Les lois de Manu, plus tardives mais fidèles à cet esprit, le disent explicitement : « Après avoir conquis un pays, que le roi honore les dieux vénérés là-bas et les brahmanes vertueux ; qu’il distribue des largesses au peuple et fasse des proclamations qui chasseront toute crainte. » Humilier un vaincu est toujours une mauvaise idée — ce peuple le savait déjà.

Pour moi, la guerre des dix rois n’est pas seulement un événement historique. C’est une leçon de politique. Et la rivalité entre Vasiṣṭha et Viśvāmitra — deux grands rishis, deux grandes lignées spirituelles — me rappelle que même dans les civilisations les plus sages, les ego peuvent entrer en conflit. La différence, c’est ce qu’on fait après.

Sur les petites civilisations pacifistes qui entouraient la Sapta Sindhu à la même époque, je vous invite à lire mon article sur saptasindhuveda.com : Les petites civilisations dirigées par des femmes : matriarcat et pacifisme préhistorique