Au cœur du dixième mandala du Rig Veda se trouve un texte qui n’a pas d’équivalent dans toute la littérature mondiale ancienne. Sept versets. Une question unique. Et une humilité finale qui laisse le lecteur sans voix.
C’est le Nāsadīya Sūkta — l’hymne 10.129, « l’Hymne à la Création ». Son titre vient de ses premiers mots : na asat — « le non-existant ». Et son rishi est Prajāpati Parameṣṭhin — « le Seigneur suprême des créatures ».
Mais ne vous fiez pas aux apparences. Ce n’est pas un récit de création. C’est une interrogation sur l’impossibilité de tout récit de création.
Le texte complet
Dans ma traduction, l’hymne 10.129 dit ceci :
1 — Le non-existant n’existait pas. L’existant n’existait pas, à ce moment. Il n’existait ni le Monde intermédiaire, ni le Ciel. Qui a tourné ? Où était la protection ? Quelles Eaux étaient impénétrables et profondes ?
2 — La mort n’existait pas. L’immortalité n’existait pas, à ce moment-là. Il n’existait aucune forme de nuit ou de jour. Celui-là respirait, sans vent, par sa propre volonté. Il n’existait sûrement rien d’autre, au-delà.
3 — Les Ténèbres existaient, cachées par les Ténèbres, au commencement. Tout cela existait, sans distinction, instable. Tout cela existait ? Le vide était caché par le vide. Un seul est né par la grandeur de la chaleur.
4 — Le désir, par l’esprit, est né, au début. C’est le premier sperme. En cherchant, par l’esprit, les sages ont trouvé dans le cœur, le lien entre l’existant et le non-existant.
5 — Les rayons de Lumière s’étendaient. Qu’y avait-il au-dessous ? Qu’y avait-il au-dessus ? Le don de sperme existait. La Grandeur existait, par elle-même, au-dessous. L’offrande existait au-dessus.
6 — Qui le sait vraiment ? Qui le proclamera ici ? Pourquoi cette naissance ? Pourquoi cette création ? Les dieux sont postérieurs à elle. Alors, qui sait d’où elle vient ?
7 — Comment a existé cette création ? A-t-elle été réalisée ou ne l’a-t-elle pas été ? Celui qui, dans le Ciel le plus loin, observe ce monde le sait sûrement. Et, s’il ne le savait pas ?
Ce que le premier verset dit — et ce qu’il ne dit pas
Le Nāsadīya Sūkta commence par une double négation d’une audace philosophique extraordinaire : ni le non-existant n’existait, ni l’existant n’existait.
Ce n’est pas simplement dire que « rien n’existait ». C’est dire quelque chose de plus radical : la distinction même entre existant et non-existant n’avait pas encore lieu d’être. L’être et le non-être, comme catégories opposées, présupposent une conscience pour les distinguer — et cette conscience elle-même n’existait pas encore.
Le rishi va plus loin : ni la mort ni l’immortalité. Ni la nuit ni le jour. Ces oppositions fondamentales — vie/mort, lumière/obscurité — qui structurent toute expérience humaine, n’avaient pas encore d’existence.
Tout ce qui reste est une seule présence, décrite au verset 2 : « Celui-là respirait, sans vent, par sa propre volonté. » Une respiration sans air. Une volonté sans direction. Un être sans être. C’est la description la plus économique et la plus précise qu’on puisse donner de ce que les traditions mystiques du monde entier cherchent à nommer — l’état d’avant la manifestation, la conscience pure avant qu’elle ne prenne une forme quelconque.
Le verset 3 : la chaleur comme premier acte
Le troisième verset introduit le premier événement de la création — non pas un commandement divin, non pas un geste d’un créateur extérieur, mais la chaleur.
« Un seul est né par la grandeur de la chaleur. »
La chaleur — tapas en sanskrit — est aussi le terme pour l’ascèse, la pratique spirituelle intensive, l’effort qui génère une transformation intérieure. Ce n’est pas une coïncidence. Le Nāsadīya Sūkta suggère que la création du cosmos est analogue à la transformation intérieure du yogi — une chaleur intérieure qui, à un certain seuil, produit quelque chose de nouveau.
Et ce quelque chose, c’est le verset 4 qui le nomme : kāma — le Désir. « Le désir, par l’esprit, est né, au début. C’est le premier sperme. » Le premier mouvement de la création est un désir — une orientation vers quelque chose, une tension vers la manifestation. Et ce désir est le « premier sperme » — la première cause de tout ce qui suivra.
Le verset 4 : le lien entre existant et non-existant
Le quatrième verset contient peut-être la formulation philosophique la plus dense de tout le Rig Veda : « En cherchant, par l’esprit, les sages ont trouvé dans le cœur, le lien entre l’existant et le non-existant. »
Ce « lien » — bandhu en sanskrit — est l’une des notions les plus fondamentales de la pensée védique. C’est la correspondance, la connexion, l’analogie — ce qui fait que le macrocosme et le microcosme se reflètent mutuellement. Le rishi dit que les sages ont trouvé ce lien non pas par la logique, mais par le cœur. Non pas par le raisonnement discursif, mais par quelque chose d’analogue à l’intuition directe.
Et ils l’ont trouvé en cherchant « par l’esprit » — manīṣā, qui désigne la pensée profonde, méditative, orientée vers les questions ultimes. Ce n’est pas une découverte intellectuelle. C’est une vision.
Les versets 5-6 : la limite de la connaissance
Les deux versets suivants décrivent ce que les sages ont vu — les rayons de lumière qui s’étendent, la semence, la grandeur, l’offrande. Mais ils le font sous forme de questions, pas d’affirmations. « Qu’y avait-il au-dessous ? Qu’y avait-il au-dessus ? » — le rishi ne sait pas. Il voit quelque chose, mais il ne peut pas le nommer avec certitude.
Et le verset 6 pousse la réflexion vers son bord le plus vertigineux : « Qui le sait vraiment ? Qui le proclamera ici ? Pourquoi cette naissance ? Pourquoi cette création ? Les dieux sont postérieurs à elle. »
« Les dieux sont postérieurs à la création » — cette affirmation est d’une modernité stupéfiante. Les dieux ne sont pas les créateurs du cosmos. Ils en sont eux-mêmes des manifestations. Ils sont nés après la création, pas avant. Donc quand on demande « qui a créé ? » et qu’on répond « les dieux », la réponse est fausse. Les dieux eux-mêmes ne savent pas d’où ils viennent.
Le verset 7 : le doute comme conclusion
Le septième et dernier verset est peut-être le plus extraordinaire de toute la littérature sacrée mondiale.
« Comment a existé cette création ? A-t-elle été réalisée ou ne l’a-t-elle pas été ? Celui qui, dans le Ciel le plus loin, observe ce monde le sait sûrement. Et, s’il ne le savait pas ? »
« Et, s’il ne le savait pas ? » — le Nāsadīya Sūkta se termine par un doute. Un doute porté jusqu’à son terme logique le plus radical. Même l’observateur suprême — celui qui est « dans le Ciel le plus loin » — peut-être ne sait pas. Peut-être que personne ne sait. Peut-être que la question « d’où vient la création ? » est une question à laquelle aucune conscience, même divine, ne peut répondre.
C’est ce que les philosophes modernes appellent une question « indécidable » — une question bien formée, légitime, mais à laquelle aucune réponse ne peut être vérifiée.
Le Rig Veda a formulé cette limite de la connaissance il y a quatre mille ans, dans sept versets, avec une économie de moyens et une profondeur d’analyse que peu de textes philosophiques ont égalés.
Ce que le Nāsadīya Sūkta dit de la civilisation des 7 Rivières
Un texte sacré qui se termine par un doute sur l’existence même de son propre objet — c’est le produit d’une civilisation intellectuellement courageuse. Une civilisation qui ne cherche pas la certitude rassurante mais la précision honnête. Qui préfère une question juste à une réponse fausse.
Dans La Civilisation des 7 Rivières, j’insiste sur ce point : il n’y a absolument aucune trace de centralisation, de jacobinisme, ni de verticalité dans tout le Rig Veda. Cette absence de centralisation spirituelle — pas de créateur omnipotent dont la volonté est loi, pas de révélation définitive, pas de réponse autorisant la clôture de la question — est cohérente avec l’organisation sociale de la civilisation des 7 Rivières.
Une civilisation qui laisse la question de la création ouverte est une civilisation qui laisse la pensée libre. Qui honore le doute autant que la connaissance. Qui ne transforme pas l’incertitude en menace.
7 — Et, s’il ne le savait pas ?
Cette question finale est peut-être l’héritage le plus précieux du Rig Veda.

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