APAS — LES EAUX DIVINES ET LEUR POUVOIR PURIFICATEUR


Dans le Rig Veda, l’eau n’est pas simplement un élément chimique ni même une ressource naturelle. Elle est divine — Apas, les Eaux, forment une catégorie de divinités à part entière, des déesses au pluriel, présentes dans des dizaines d’hymnes et invoquées avec une ferveur qui dit combien leur rôle était central dans la vie spirituelle et quotidienne de la civilisation des 7 Rivières.

Dans le glossaire de La Civilisation des 7 Rivières, la définition est concise et essentielle : « Waters: symbol of purification. »

Purification. Pas seulement nettoyage physique. Purification — dans le sens védique le plus profond : la dissolution de ce qui obstrue la conscience, le retour à ce qui est pur, l’accès à ce qui guérit.

Les Eaux comme déesses : l’hymne 7.49

L’hymne 7.49, composé par le rishi Vasiṣṭha, est l’un des plus beaux directement consacrés aux Eaux dans le Rig Veda. Son refrain — « que les déesses me protègent, ici » — revient comme une respiration, quatre fois, donnant à l’hymne un caractère de protection immédiate et personnelle.

Dans ma traduction :

7.49.1 — Elles viennent du flot du milieu du meilleur océan, celles qui purifient sans arrêt. Qu’Indra, le taureau, le porteur de foudre, forme le lit de ces eaux. Que les déesses me protègent, ici.

7.49.2 — Ces Eaux divines, et, ou celles qui coulent, et, ou celles que l’on trouve en creusant, et, ou celles qui naissent d’elles-mêmes, et, ou celles qui sont claires et pures, dont l’océan est le but, que les déesses me protègent, ici.

7.49.3 — Le roi Varuna va au milieu de celles-ci, ignorant la vérité et le mensonge des peuples. Celles qui sont claires et pures, dont l’océan est le but, que les déesses me protègent, ici.

7.49.4 — Dans celles-ci, Varuna : dans celles-ci, le soma et tous les dieux. Dans celles-ci, Agni Vaishvânara est entré. Que les déesses me protègent, ici.

Ce qui est remarquable dans cet hymne est la classification des Eaux au verset 2 : celles qui coulent en surface, celles qu’on atteint en creusant, celles qui naissent d’elles-mêmes (les sources), celles qui sont claires et pures. Le rishi ne s’adresse pas à une abstraction. Il s’adresse à toutes les formes que l’eau prend dans la réalité quotidienne — et à chacune il reconnaît la même nature divine.

Et au verset 4 : « Dans celles-ci, Varuna ; dans celles-ci, le soma et tous les dieux. Dans celles-ci, Agni Vaishvânara est entré. » Les Eaux contiennent tous les dieux. Elles ne sont pas inférieures aux autres divinités — elles en sont la demeure.

L’hymne 10.9 : guérison et union

L’hymne 10.9, l’un des plus directement médicaux du Rig Veda, développe le pouvoir purificateur des Eaux avec une précision remarquable.

10.9.1 — Car tes eaux donnent du plaisir, place-les en nous pour la puissance, pour le grand Bonheur lumineux.

10.9.2 — Ce jus, le plus bienveillant, partagez-le ici, pour nous, comme des mères qui le désirent.

10.9.5 — Elles règnent sur les trésors, gouvernant les peuples. Je demande aux eaux un remède.

10.9.6 — Dans les eaux, m’a dit Soma, se trouvent tous les remèdes, Agni et le Bonheur pour tous.

10.9.7 — Ô Eaux, apportez la guérison et la protection pour mon corps et que je puisse voir le Soleil longtemps.

10.9.8 — Ô Eaux, emportez-la, quelle que soit l’affection, en moi, ou quelle que soit la maladie, ou quelle que soit la haine, l’injure ou le mensonge.

10.9.9 — Ô Eaux, aujourd’hui, je suis venu m’unir à vous par le jus. Ô Agni, viens ici, plein de jus et coule pour nous unir à la Lumière.

Ce que les Eaux emportent dans ce dernier verset, c’est remarquable : la maladie physique, mais aussi la haine, l’injure et le mensonge. La purification par l’eau n’est pas seulement corporelle. Elle est aussi morale — elle nettoie les intentions tordues, les mots blessants, les déceptions accumulées. L’eau est le solvant universel de ce qui encombre la conscience.

Et le verset 6 énonce une vérité fondamentale : « Dans les eaux se trouvent tous les remèdes. » Ce n’est pas une superstition. C’est une affirmation sur la nature de l’eau comme milieu dans lequel toutes les formes de guérison sont potentiellement présentes.

L’hymne 1.23 : l’Amrita dans les Eaux

L’hymne 1.23, composé par le rishi Medhātithi Kāṇva, contient l’un des versets les plus lumineux de tout le Rig Veda sur la nature des Eaux :

1.23.19 — L’Amrita est dans les Eaux, la guérison est dans les Eaux, qui sont dignes d’éloges. Dieux, soyez des héros.

1.23.20 — Soma m’a dit que tout ce qui soigne est dans les Eaux, et Agni est le Bonheur de tous, et tout ce qui soigne est dans les Eaux.

1.23.21 — Eaux, comblez mon corps d’une guérison, soyez comme une mince armure, que je puisse voir longtemps le Soleil.

1.23.22 — Eaux, emportez le mal qui est en moi, la haine qui m’habite et les malédictions ou les mensonges.

« L’Amrita est dans les Eaux » — l’Amrita, le nectar d’immortalité, n’est pas dans un olympe inaccessible. Il est dans les Eaux. Dans la rivière qui coule. Dans le puits qu’on creuse. Dans la pluie qui tombe.

Cette démocratisation du sacré est typique de la vision védique : l’accès au divin n’est pas réservé à une élite, à un temple, à un prêtre. Il est dans l’eau que tout le monde boit, que tout le monde touche, que tout le monde a besoin pour vivre.

Apām Napāt : le fils des Eaux

L’hymne 2.35 est consacré à Apām Napāt — littéralement « le petit-fils des Eaux » ou « le fils des Eaux ». C’est Agni sous sa forme aquatique — le feu caché dans l’eau, la lumière qui brille sans combustible dans les profondeurs.

2.35.3 — Certains flots s’unissent, d’autres se rejoignent, les rivières apportent un large flot. De partout, les Eaux lumineuses ont englobé le brillant et resplendissant Enfant des Eaux.

2.35.4 — Les Eaux, toujours confiantes, jeunes femmes, nettoyant alentour, vont vers le jeune. Lui, avec les Lumières, brille artistiquement, sans combustible, dans les Eaux lumineusement pures.

2.35.9 — Le fils des Eaux s’est levé au milieu des trompeurs, vêtu de Lumière. Ses couleurs dorées vont alentour, rapides, comme les Eaux courantes les plus fortes.

Cette figure d’Agni dans les Eaux — le feu dans l’eau — est l’une des paradoxes les plus fertiles du symbolisme védique. Elle dit que la Lumière n’est pas l’opposé de l’eau. Elle est en elle, secrète, attendant d’être révélée par le sacrifice, par le mantra, par la conscience juste.

Les Eaux dans la civilisation des 7 Rivières : du texte à la pierre

Ce que les hymnes décrivent, l’archéologie l’a retrouvé en brique et en pierre.

Dans La Civilisation des 7 Rivières, je le documente : la gestion de l’eau était une priorité absolue dans cette civilisation. Les puits — des centaines retrouvés sur les sites, certains à trente mètres de profondeur — étaient maçonnés avec des briques trapézoïdales d’une solidité et d’une précision remarquables. Le réseau d’évacuation des eaux usées permettait d’éviter toute contamination des eaux potables. Et au cœur de la citadelle de Mohenjo-Daro, le Grand Bain — ce bassin étanche de douze mètres de long — était utilisé, selon toute probabilité, pour des rituels de purification collective.

L’Amrita des hymnes se matérialisait dans le puits à chaque carrefour. La purification chantée dans les hymnes se vivait dans le Grand Bain de Mohenjo-Daro. Le texte et la pierre se répondent — la même civilisation, la même valeur : l’eau purifiante est au centre.