
Il y a dans le panthéon védique un dieu qui incarne quelque chose que notre époque a presque entièrement perdu, et dont la perte explique peut-être autant que n’importe quel autre facteur la désorientation des sociétés contemporaines : Varuna. Nous l’avons mentionné dans plusieurs articles, comme gardien de la Vérité aux côtés de Mitra, comme conscience omnisciente qui voit tout, comme compagnon inséparable de l’amitié et du contrat. Mais Varuna mérite un article qui lui soit entièrement consacré, parce que ce qu’il représente, la parole donnée comme fondement de la réalité sociale, est d’une actualité et d’une urgence que les hymnes qui lui sont consacrés disent avec une précision et une profondeur saisissantes.
Son nom vient de la racine vri, entourer, contenir, mais dans le sens bienveillant et protecteur, contrairement à Vritra qui utilisait la même racine pour obstuer et étouffer. Varuna entoure pour protéger, pour maintenir dans la Vérité, pour tenir ensemble ce qui risquerait de se disperser. Il est l’océan cosmique, l’espace infini dans lequel tout existe et qui contient tout sans jamais déborder. Et il est le garant du serment, celui devant qui les promesses sont faites et qui les maintient en vigueur par sa seule présence omnisciente. Varuna voit tout. Rien n’échappe à son regard. Et cette omnivision n’est pas celle d’un dieu policier qui guette les fautes pour punir. C’est celle d’une conscience qui perçoit la réalité telle qu’elle est, qui voit la Vérité dans chaque acte, dans chaque parole, dans chaque intention.
Le serment védique, appelé vrata, est beaucoup plus qu’un contrat au sens juridique moderne. Un contrat moderne est un accord entre deux parties dont l’exécution est garantie par un système juridique externe : si l’une des parties ne respecte pas ses engagements, l’autre peut la poursuivre en justice et obtenir réparation par la force de la loi. Ce mécanisme est utile et nécessaire dans une société complexe, mais il dit aussi quelque chose sur la nature de la confiance dans cette société : elle est insuffisante pour se passer de la coercition. Le vrata védique est différent. C’est une promesse faite devant Varuna, une parole engagée devant la Vérité elle-même. Elle n’est pas garantie par un système externe. Elle est garantie par la vision intérieure du promettant, par sa conscience que violer sa parole c’est violer la Vérité fondamentale du monde, c’est rompre son alignement avec ce qui est réel, c’est se séparer du Brahman.
Les hymnes à Varuna dans le septième mandala, ceux de Vasishtha que nous avons évoqués dans l’article sur la bataille des dix rois, sont parmi les plus intimes et les plus touchants de tout le corpus védique. Ce ne sont pas des hymnes triomphants. Ce sont des dialogues, des confessions, des demandes de purification. Vasishtha s’adresse à Varuna avec une franchise désarmante : ai-je violé ma parole ? Ai-je dit quelque chose de faux, même sans le savoir, même sans le vouloir ? Y a-t-il en moi une trahison que je n’ai pas vue et que toi tu vois ? Purifie-moi de mes manquements à la Vérité. Cette posture de l’homme qui s’interroge sur sa propre fidélité à la parole donnée, qui demande à être vu clairement par une conscience qui voit mieux que la sienne propre, est d’une profondeur psychologique et spirituelle remarquable. Ce n’est pas la culpabilité au sens chrétien du terme. C’est quelque chose de plus lucide et de plus actif : la volonté de voir ses propres manquements pour pouvoir les corriger.
La relation entre Varuna et Mitra est fondamentale pour comprendre ce que la parole donnée signifiait dans la civilisation védique. Mitra est l’amitié, le lien entre ceux qui se connaissent et qui s’aiment. Varuna est la Vérité qui garantit que ce lien est réel et non pas simulé. Ensemble, ils représentent les deux dimensions inséparables de toute relation authentique : l’affection et la fidélité. On peut avoir l’affection sans la fidélité : c’est de la sentimentalité, un attachement qui ne tient pas quand il est mis à l’épreuve. On peut avoir la fidélité sans l’affection : c’est du contrat sec, une relation d’obligation sans chaleur ni générosité. Mitra et Varuna ensemble, c’est la relation dans sa plénitude : aimée et tenue, chaude et fiable, affectueuse et vraie.
Dans la civilisation des 7 Rivières, cette vision de la parole donnée comme réalité cosmique plutôt que comme convention sociale avait des conséquences concrètes et profondes sur le fonctionnement de la société. Une communauté dans laquelle tous les membres ont une expérience directe et régulière de la Vérité, dans laquelle le soma et le sacrifice ont dissous les constructions égotiques qui produisent le mensonge et la trahison, dans laquelle Varuna est une présence réelle et non pas une abstraction théologique, n’a pas besoin des mêmes mécanismes de coercition qu’une communauté dans laquelle la parole donnée n’est qu’une convention. La fidélité à la parole n’y est pas une vertu héroïque pratiquée par quelques individus exceptionnels malgré la pression des circonstances. Elle est la norme naturelle d’une conscience alignée sur la Vérité.
Ce que nous avons perdu avec Varuna est difficile à mesurer précisément mais facile à observer dans ses effets. Nous vivons dans des sociétés dans lesquelles le mensonge est devenu une technique de communication ordinaire, dans lesquelles la parole des dirigeants politiques est systématiquement soupçonnée d’être stratégique plutôt que vraie, dans lesquelles les contrats commerciaux font des centaines de pages parce qu’on ne peut pas faire confiance à la parole seule, dans lesquelles les promesses électorales sont un genre rhétorique dont tout le monde sait qu’il n’engage que ceux qui les croient. Cette érosion de la parole donnée n’est pas seulement un problème moral. C’est un problème de fonctionnement social. Une société dans laquelle la parole ne vaut rien doit remplacer la confiance par des mécanismes de contrôle, et ces mécanismes coûtent extraordinairement cher en énergie, en argent et en liberté.
Il y a un concept que les économistes appellent le coût de transaction, c’est-à-dire le coût de toutes les vérifications, garanties, contrats, avocats et mécanismes d’exécution nécessaires pour faire fonctionner une économie dans laquelle les agents ne se font pas confiance. Ces coûts sont considérables et croissants dans nos économies contemporaines. Ils représentent une part significative du PIB mondial. Et ils sont, dans la perspective védique, le prix que paient les sociétés qui ont perdu Varuna : le prix de la substitution de la coercition externe à la fidélité intérieure, de la règle imposée à la parole tenue.
Les traditions juridiques qui ont suivi le védisme, et notamment le système du dharma dans l’hindouisme, ont tenté de préserver quelque chose de la fonction de Varuna dans un contexte où l’expérience directe de la Vérité n’était plus universellement accessible. Le dharma, le devoir, la loi morale, est une façon de codifier extérieurement ce que Varuna garantissait intérieurement. Mais comme tous les systèmes normatifs extérieurs, il est sujet à l’interprétation, à la manipulation, à la capture par les intérêts des puissants. Varuna ne peut pas être manipulé. Il voit ce qui est, pas ce que l’on prétend que c’est.
Ce que Varuna nous dit finalement sur notre époque, c’est que la crise de confiance que nous vivons, dans les institutions, dans les dirigeants, dans les médias, dans les experts, dans les voisins, est une crise de Vérité. C’est la conséquence d’une civilisation qui a progressivement perdu le contact avec la Vérité fondamentale du monde, et qui tente de remplacer par des mécanismes de contrôle ce que seul le contact avec cette Vérité peut produire : des êtres dont la parole est fiable parce qu’elle est alignée sur ce qui est réel, des engagements qui tiennent parce qu’ils sont pris devant quelque chose de plus grand que l’intérêt immédiat, des communautés dans lesquelles la confiance est possible parce que Varuna, d’une façon ou d’une autre, est présent.
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