
Il y a une façon de lire le Rig Veda qui le réduit à un catalogue de croyances primitives, d’anthropomorphismes naïfs et de métaphores météorologiques. C’est la façon dont une grande partie de l’indianisme occidental du dix-neuvième siècle l’a lu, et ses effets se font encore sentir dans certaines présentations académiques contemporaines. Dans cette lecture, Indra est le dieu de l’orage parce que sa foudre ressemble à l’éclair, Agni est le dieu du feu parce que les hommes avaient besoin d’expliquer le feu, et les vaches que les hymnes demandent aux dieux sont simplement des vaches, parce que les gens avaient besoin de bétail. Cette lecture est cohérente avec elle-même, mais elle passe complètement à côté de ce qui fait la grandeur et la profondeur du texte. Elle confond le véhicule avec la destination.
Le Rig Veda est un texte poétique au sens le plus fort et le plus technique du terme. Ses auteurs étaient des maîtres du langage figuré, et les images qu’ils utilisaient n’étaient pas des ornements rhétoriques destinés à rendre la pensée plus agréable. Elles étaient des instruments de pensée, des façons de dire quelque chose que le langage conceptuel ordinaire ne peut pas dire, des ponts entre le visible et l’invisible, entre l’expérience concrète et la réalité spirituelle qui la sous-tend. Comprendre les métaphores du Rig Veda, c’est comprendre le Rig Veda lui-même, parce que dans ce texte, la forme et le fond sont inséparables d’une façon que peu de littératures au monde ont atteinte.
La métaphore centrale, celle qui revient le plus souvent et qui structure une grande partie de la symbolique du texte, est celle de la Lumière et de l’obscurité. La Lumière, c’est le Brahman, la réalité ultime, l’état de conscience élargi, l’illumination. L’obscurité, c’est Maya, l’illusion, l’ignorance, l’état de conscience ordinaire dans lequel la perception de séparation règne. Cette opposition n’est pas une métaphore banale que l’on retrouve dans toutes les traditions. Dans le Rig Veda, elle est vécue, concrète, quotidienne : chaque lever de soleil est une victoire de la Lumière sur l’obscurité, chaque allumage du feu sacrificiel est une recréation de ce mouvement primordial, chaque expérience du soma est une traversée personnelle de l’obscurité vers la Lumière. Le cosmique et l’intime se superposent dans la même image avec un naturel qui est l’un des traits les plus caractéristiques du génie védique.
Les vaches sont l’une des images les plus denses et les plus mal comprises du texte. Dans la double lecture que les hymnes invitent à pratiquer, la vache désigne simultanément l’animal concret et les rayons de lumière, la clarté, la connaissance. Quand Indra libère les vaches retenues captives dans la caverne de Vala, il libère à la fois le bétail qu’un ennemi avait volé et la Lumière que Vritra retenait prisonnière dans l’obscurité. Ces deux lectures ne s’excluent pas. Elles coexistent dans la même image, et c’est précisément cette coexistence qui fait la richesse de l’image. Un sacrifice pour obtenir des vaches est simultanément une pratique de subsistance et une pratique spirituelle. Le concret et le transcendant sont le même geste, vu depuis deux niveaux différents de conscience.
Le cheval, comme nous l’avons vu dans un autre article, est l’image de la force vitale, de l’énergie spirituelle, de la puissance qui permet à la conscience d’avancer. Mais il est aussi, dans certains contextes, l’image du souffle, du prana, cette force vitale que le pranayama cherche à maîtriser. Le char qu’Indra conduit est l’esprit en mouvement, la conscience qui avance vers la Lumière portée par sa propre énergie. Les deux chevaux qui tirent ce char sont les deux aspects complémentaires de cette énergie : l’élan et la direction, l’enthousiasme et la discipline. Cette image du char et du conducteur traversera toute la pensée indienne : on la retrouvera dans la Katha Upanishad, puis dans la Bhagavad-Gîtâ, où Krishna lui-même est le conducteur du char d’Arjuna. La source de cette métaphore est dans le Rig Veda.
L’eau est l’image de la connaissance intuitive, du flot de la conscience réceptive, de la fluidité qui est la condition de l’illumination. Nous l’avons développé dans un autre article, mais il faut souligner ici la façon dont cette image fonctionne dans le texte poétique lui-même. Les eaux qui coulent, qui descendent des montagnes, qui se rejoignent dans les rivières, qui vont vers l’océan : cette image du mouvement descendant et convergent est l’image de la conscience qui, en lâchant les résistances de l’ego, coule naturellement vers le Brahman comme l’eau coule naturellement vers la mer. L’océan, Varuna, est la destination finale, l’image la plus ancienne du Brahman lui-même, cet espace infini dans lequel toutes les eaux finissent par se dissoudre.
Le feu d’Agni est peut-être l’image la plus riche et la plus complexe de tout le texte. Agni est le feu du foyer domestique, le feu du sacrifice, le feu de la digestion dans le corps humain, le feu de la conscience qui transforme, et le feu de l’illumination finale qui consume ce qui reste d’obscurité. Cette multiplicité n’est pas une confusion. C’est la reconnaissance que le même principe de transformation par la chaleur opère à tous les niveaux de l’existence, du plus physique au plus spirituel. Le feu qui cuit les aliments et le feu qui illumine la conscience sont des manifestations du même Agni, de la même force transformatrice qui est au cœur de tout processus de changement. C’est pourquoi Agni est le messager : il transforme l’offrande concrète en fumée qui monte vers le ciel, exactement comme le yajña intérieur transforme les résistances égotiques en énergie spirituelle qui monte vers le Brahman.
L’aurore, Ushas, est l’image du moment de transition entre l’obscurité et la Lumière, entre l’état de conscience ordinaire et l’éveil. Mais dans les hymnes qui lui sont consacrés, elle est décrite avec une précision sensuelle et une tendresse qui en font quelque chose de plus qu’une simple métaphore. Elle est une jeune femme qui s’éveille, qui déploie ses voiles lumineux, qui arrive sans bruit et sans violence. Cette douceur de l’image dit quelque chose d’important sur la nature de l’éveil spirituel dans la vision védique : ce n’est pas une rupture brutale, un choc, une révélation fracassante. C’est une transition douce, progressive, comme le jour qui se lève imperceptiblement jusqu’au moment où l’on réalise que l’obscurité a disparu.
L’aigle qui apporte le soma des hauteurs célestes est l’une des images les plus belles et les plus suggestives du texte. L’oiseau qui monte plus haut que tout, qui voit de là-haut ce que les créatures terrestres ne peuvent pas voir, et qui descend porter à l’humanité la substance de l’illumination : cette image condense en une seule figure le mouvement entier du chemin spirituel védique. Le sommet du ciel où poussent les plantes de soma est l’image du Brahman, inaccessible à l’état de conscience ordinaire. L’aigle est l’aspiration spirituelle, la conscience qui s’élève. Et le soma qu’il rapporte est le fruit de cette élévation, rendu accessible à ceux qui ne peuvent pas encore s’élever aussi haut par leurs propres moyens.
Ce qui unit toutes ces images, ce qui en fait un système cohérent plutôt qu’une collection de métaphores disparates, c’est la vision du monde qui les sous-tend : une vision dans laquelle chaque réalité visible est le reflet d’une réalité invisible, dans laquelle le cosmos physique et le cosmos spirituel sont structurés selon les mêmes principes, dans laquelle la même Vérité se manifeste à tous les niveaux de l’existence. Les rishis n’avaient pas besoin d’inventer leurs métaphores. Ils lisaient dans le monde visible les signes d’une réalité qu’ils connaissaient de l’intérieur, et les hymnes sont le récit de cette double lecture, simultanée et inépuisable, du monde et de la conscience.
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