
Il y a dans le Rig Veda un mot qui revient avec une insistance et une densité de sens qui en font l’une des clés de voûte de toute la pensée védique : ṛta. Les traducteurs occidentaux l’ont presque unanimement rendu par ordre cosmique, et cette traduction est l’une des plus malheureuses que l’on puisse imaginer. Non pas parce qu’elle est entièrement fausse, mais parce qu’elle est tellement réductrice qu’elle finit par être trompeuse. L’ordre cosmique évoque quelque chose de mécanique, de statique, de comparable à ce que les Grecs appelaient le cosmos ou ce que les physiciens modernes appellent les lois de la nature. C’est une réalité extérieure, objective, observable, que l’homme peut étudier et à laquelle il peut se conformer ou résister. Le ṛta védique est quelque chose d’absolument différent.
Le ṛta, c’est la Vérité. Pas la vérité au sens où une proposition est vraie parce qu’elle correspond à un fait observable. La Vérité avec une majuscule, au sens où elle désigne la réalité fondamentale de tout ce qui existe, cette réalité que Maya, l’illusion construite par nos sens limités, nous dissimule dans notre état de conscience ordinaire, et que l’expérience du Brahman révèle directement. C’est à la fois ce que le monde est réellement, au-delà des apparences, et le principe qui fait que ce monde est ce qu’il est. C’est la réalité du Brahman manifestée dans le monde, le tissu même de l’existence vu depuis l’intérieur plutôt que depuis la surface.
La racine de ṛta est la même que celle du latin rectus, droit, juste, et de l’anglais right. Mais dans le sanskrit védique, cette racine ne désigne pas seulement ce qui est droit au sens moral ou géométrique. Elle désigne ce qui est, ce qui est réel, ce qui tient, ce qui ne peut pas être autrement qu’il est. Ṛta, c’est la façon dont les choses sont quand on les voit sans le filtre de l’ego et de Maya. C’est la réalité nue, non déformée, telle qu’elle se révèle dans l’état de conscience élargi que le soma et le sacrifice produisaient.
Dans les hymnes, le ṛta est associé à une constellation de réalités qui semblent d’abord disparates mais qui forment en fait un ensemble cohérent. Le mouvement des astres est ṛta : le soleil se lève et se couche selon le ṛta, les saisons se succèdent selon le ṛta, les rivières coulent selon le ṛta. Mais la parole juste du rishi est aussi ṛta, le rite accompli correctement est ṛta, l’action généreuse et désintéressée est ṛta, et l’expérience du Brahman est la rencontre directe avec le ṛta dans sa plénitude. Ce qui unit toutes ces dimensions, ce n’est pas un principe d’ordre au sens mécaniste. C’est la Vérité comme propriété fondamentale de ce qui est réel, présente à tous les niveaux de l’existence, du mouvement des étoiles à la syllabe prononcée dans le sacrifice.
Le contraire du ṛta est anṛta, le faux, le mensonge, l’illusion, ce qui ne tient pas, ce qui n’est pas ce qu’il prétend être. Et dans la pensée védique, anṛta n’est pas seulement une catégorie morale. C’est une catégorie ontologique. Le mensonge, dans cette vision, n’est pas simplement une faute éthique. C’est une déformation de la réalité, une tentative d’imposer à ce qui est une forme qu’il n’a pas, et cette tentative est vouée à l’échec parce que le ṛta, la Vérité fondamentale, ne peut pas être durablement falsifiée. Elle peut être voilée, obscurcie, oubliée, mais elle reste ce qu’elle est. C’est Vritra qui voile le ṛta, qui empêche la conscience de le voir. Et c’est Indra qui, en terrassant Vritra, libère l’accès au ṛta, laisse les eaux couler à nouveau, laisse la Lumière apparaître.
Mitra et Varuna sont les gardiens du ṛta par excellence. Ces deux dieux inséparables veillent à ce que le ṛta soit maintenu, non pas au sens où ils imposeraient une loi de l’extérieur, mais au sens où ils sont eux-mêmes des aspects du ṛta, des manifestations de la Vérité fondamentale dans le domaine des relations entre les êtres. Mitra est l’amitié, le contrat, la parole donnée et tenue. Varuna est la conscience qui voit tout, qui connaît le ṛta dans sa totalité et qui juge, non pas au sens d’un tribunal humain, mais au sens d’une vision qui pénètre les apparences et voit ce qui est réellement là. Dans le septième mandala, les dialogues de Vasishtha avec Varuna sont des dialogues avec la Vérité elle-même : le rishi demande à Varuna de lui révéler en quoi il a failli au ṛta, en quoi sa propre perception de la réalité a été déformée par l’ego et l’illusion.
Le soma est le moyen privilégié d’accès au ṛta dans le Rig Veda. Les hymnes le disent de façon répétée et directe : le soma permet d’atteindre la Vérité. Dans le deuxième mandala, hymne 41, verset 4 : Mitra et Varuna, ce jus de soma permet d’atteindre la Vérité. Ce n’est pas une métaphore. C’est la description d’un mécanisme précis : en dissolvant les constructions égotiques qui filtrent et déforment la perception, le soma permet à la conscience de voir le ṛta directement, sans le filtre de Maya. C’est pour ça que le neuvième mandala, entièrement consacré au soma purifié, est aussi celui dans lequel l’association entre soma et ṛta est la plus dense et la plus explicite. Soma pavamana, le soma qui coule et se purifie, est décrit comme celui qui fait croître le ṛta, qui nourrit le ṛta, qui révèle le ṛta.
Il y a une dimension du ṛta qui est particulièrement importante et qui est souvent sous-estimée : sa dimension sociale et politique. Dans une société où tous les dirigeants ont un accès régulier au ṛta par le soma et le sacrifice, la gouvernance ne peut pas être arbitraire. Elle doit être conforme à la Vérité, c’est-à-dire à ce que la réalité est réellement, au-delà des désirs et des peurs de l’ego. Un râja qui gouverne selon le ṛta ne gouverne pas selon ses intérêts personnels. Il gouverne selon ce que la réalité exige, ce que la situation demande réellement, au-delà des calculs égotiques. C’est pourquoi la civilisation des 7 Rivières, dans laquelle tous les responsables avaient cet accès régulier au ṛta, a pu fonctionner sans les pathologies que nous associons ordinairement au pouvoir.
La disparition progressive du ṛta comme expérience directe, liée à la disparition du soma, est l’une des tragédies silencieuses que le dixième mandala documente à sa façon. Quand l’expérience directe de la Vérité n’est plus accessible, le ṛta devient un concept, une norme, une règle imposée de l’extérieur plutôt qu’une réalité vécue de l’intérieur. C’est le passage de la spiritualité à la religion, de la Vérité vécue à la vérité crue. Les Upanishads tenteront de retrouver ce chemin par d’autres voies, et le mot ṛta se transformera progressivement en dharma, ce mot que l’hindouisme contemporain traduit souvent par devoir ou loi morale, et dans lequel la dimension de Vérité fondamentale du ṛta originel a été en partie perdue.
Ce que le ṛta nous dit, dans sa formulation védique la plus ancienne et la plus pure, c’est que la Vérité n’est pas quelque chose que l’on construit, que l’on invente, que l’on décide. Elle est quelque chose que l’on découvre, que l’on atteint, que l’on rejoint. Elle était là avant nous, elle sera là après nous, et notre tâche n’est pas de la créer mais de lever les voiles qui nous en séparent. C’est peut-être la pensée la plus radicalement différente de la modernité occidentale que le Rig Veda nous offre, et c’est aussi, dans le monde où nous vivons, l’une des plus nécessaires.
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