
Il y a quelque chose qui résiste à l’entendement moderne dans le fait que le Rig Veda, un corpus de 1028 hymnes représentant environ 400 000 mots, ait été transmis oralement pendant des millénaires avec une fidélité que les spécialistes considèrent comme l’une des performances mnémoniques les plus remarquables de l’histoire humaine. Nous vivons dans une civilisation de l’écrit, du document, de la sauvegarde numérique, et nous avons tellement intégré l’idée que la mémoire humaine est fragile, lacunaire et déformante que l’idée d’une transmission orale parfaite nous semble relever de la légende. Et pourtant, c’est un fait. Le Rig Veda a été transmis oralement pendant au moins deux mille ans avant d’être mis par écrit, et quand il l’a été, les différentes versions recueillies dans des régions éloignées les unes des autres étaient identiques à l’accent près. Ce n’est pas de la légende. C’est de la philologie.
Pour comprendre comment c’était possible, il faut d’abord comprendre que la transmission védique n’était pas ce que nous entendons ordinairement par mémoire orale. Ce n’était pas une histoire que l’on se raconte autour d’un feu, se déformant légèrement à chaque génération, perdant des détails ici, en ajoutant là. C’était une discipline, au sens le plus rigoureux du terme, comparable en exigence à ce que nous appellerions aujourd’hui une formation professionnelle de très haut niveau, mais qui débutait dans l’enfance et durait toute une vie. Les Védiques avaient développé pour cela des techniques mnémoniques d’une sophistication extraordinaire, regroupées sous le nom de Pathaas, les modes de récitation, qui constituent en elles-mêmes un système de vérification et de correction intégré d’une efficacité remarquable.
Le principe de base est simple dans sa conception, même s’il est redoutable dans sa mise en œuvre. Chaque hymne était mémorisé non pas une fois, mais plusieurs fois, selon des modes de récitation différents qui fonctionnaient comme des checksums, pour employer un terme informatique moderne. Dans le mode Samhita, le texte est récité normalement, avec ses sandhi, ces règles de liaison phonétique entre les mots qui sont une caractéristique fondamentale du sanskrit. Dans le mode Pada, chaque mot est isolé, prononcé séparément, sans liaisons. Dans le mode Krama, les mots sont récités par paires chevauchantes : premier et deuxième mot, deuxième et troisième, troisième et quatrième, et ainsi de suite. Dans le mode Jata, les paires sont répétées en avant et en arrière : premier-deuxième, deuxième-premier, premier-deuxième, puis deuxième-troisième, troisième-deuxième, deuxième-troisième, etc. Il existe encore d’autres modes, le Ghana, le Mala, le Sikha, chacun plus complexe que le précédent, dans lesquels les mots sont combinés selon des schémas de plus en plus élaborés. Un étudiant qui maîtrisait tous ces modes avait mémorisé chaque hymne sous une dizaine de formes différentes, ce qui rendait toute déformation ou omission pratiquement impossible à maintenir : elle aurait été détectée immédiatement lors de la récitation dans un mode différent.
Ce système n’était pas seulement une technique mnémonique. Il était aussi une façon d’habiter le texte de façon totale, de le connaître de l’intérieur à un niveau que la lecture, même répétée, ne peut pas atteindre. Quelqu’un qui a mémorisé un hymne dans tous les modes de récitation védique connaît chaque mot dans ses relations avec tous les mots qui le précèdent et le suivent. Il connaît le texte dans sa structure profonde, pas seulement dans sa surface linéaire. C’est une forme de connaissance du texte qui est qualitativement différente de ce que nous entendons par connaître un texte, et qui explique en partie pourquoi les rishis pouvaient percevoir dans les hymnes des couches de sens que des lecteurs modernes, même savants, ont du mal à atteindre.
La transmission elle-même était encadrée de façon extrêmement précise. Elle se faisait de maître à élève, dans le cadre du Gurukula, la maison du maître, où l’élève vivait et étudiait pendant des années. Ce n’était pas un enseignement par intermittence, quelques heures par semaine. C’était une immersion totale dans laquelle l’élève entendait le texte récité correctement des milliers de fois avant de commencer à le réciter lui-même, dans laquelle chaque erreur était immédiatement corrigée, dans laquelle la prononciation, l’accent, le rythme et la durée de chaque syllabe étaient travaillés avec une précision que nos méthodes d’enseignement contemporaines n’approchent pas. Le maître connaissait non seulement le texte, mais toutes les règles phonétiques, grammaticales et métriques qui le gouvernaient, et il transmettait ces règles en même temps que le texte, de sorte que l’élève n’apprenait pas seulement des sons, mais un système.
Ce que cette transmission dit sur la valeur que les Védiques accordaient à la parole est fondamental. Pour eux, le texte écrit n’était pas une amélioration de la transmission orale. C’en était une dégradation. La parole vivante, transmise de bouche-à-oreille dans le cadre d’une relation directe entre un maître et un élève, portait quelque chose que l’écriture ne pouvait pas transmettre : la vibration exacte, l’intention juste, la compréhension vécue qui seule donnait au texte son efficacité spirituelle. Un texte écrit pouvait être lu par n’importe qui, sans préparation, sans contexte, sans la relation de transmission qui en garantissait la bonne réception. C’était pour eux une façon de vider le texte de sa substance tout en conservant son apparence.
Cette méfiance à l’égard de l’écriture n’est pas propre au védisme. Platon rapporte que Socrate avait les mêmes réserves sur l’écriture, arguant qu’elle affaiblit la mémoire et donne l’illusion de la connaissance sans en donner la substance. Les traditions mystiques de toutes les grandes religions ont insisté sur la nécessité de la transmission directe, du maître à l’élève, pour que l’enseignement porte ses fruits. Ce n’est pas du conservatisme ou de la méfiance envers la technologie. C’est la reconnaissance d’une limite réelle de tout support externe à la mémoire vivante : il peut conserver les formes, mais pas la vie qui les anime.
La transmission orale du Rig Veda a survécu à la mise par écrit. Il y a encore aujourd’hui en Inde des brahmanes qui récitent les hymnes védiques selon les modes de récitation traditionnels, avec la même prononciation et le même système accentuel que leurs ancêtres il y a quatre mille ans. L’UNESCO a reconnu cette tradition en 2003 en l’inscrivant sur la liste des chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité. Ce n’est pas une curiosité folklorique. C’est la continuation d’une chaîne de transmission qui remonte à 4000 avant notre ère, et qui a traversé la disparition du soma, l’effondrement de la civilisation des 7 Rivières, l’apparition des castes, les invasions, les colonisations, et la modernité, sans se rompre.
Ce que cela nous dit sur les capacités de la mémoire humaine quand elle est correctement entraînée et correctement motivée devrait nous donner à réfléchir. Nous avons externalisé notre mémoire sur des supports de plus en plus performants et de plus en plus fragiles, et nous avons progressivement perdu la capacité et l’habitude de porter en nous les textes qui comptent. Les Védiques savaient que ce que l’on porte en soi est d’une autre nature que ce que l’on consulte à l’extérieur. La différence entre connaître un poème par cœur et pouvoir le lire dans un livre n’est pas seulement une différence de commodité. C’est une différence de relation au texte, et à travers le texte, à ce que le texte contient.
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