L’Absence d’Ego dans la Civilisation des 7 Rivières

Il y a une question que l’on finit par se poser inévitablement quand on lit attentivement le Rig Veda et quand on croise ses données avec ce que l’archéologie nous a appris ces dernières décennies sur la civilisation de l’Indus-Sarasvatî : comment une société aussi développée, aussi dense, aussi organisée a-t-elle pu fonctionner pendant près de deux millénaires sans les pathologies que nous considérons aujourd’hui comme presque inévitables dès qu’une civilisation atteint une certaine complexité ? Pas de palais. Pas d’armée. Pas de temple monumental. Pas d’étalage de richesse individuelle. Pas de traces de conquête, de domination brutale, d’esclavage. L’archéologie est formelle sur tous ces points, et elle l’est depuis suffisamment longtemps maintenant pour que le doute ne soit plus de mise. Cette civilisation a existé, elle a duré, elle a prospéré, et elle a fait tout cela sans les structures que nous associons instinctivement au pouvoir et à l’organisation sociale. La question n’est donc pas de savoir si c’est vrai. La question est de comprendre comment c’était possible.

La réponse est dans le Rig Veda, et elle tient en un mot que nous avons déjà rencontré dans d’autres articles : le soma. Mais pour comprendre pleinement ce que le soma a rendu possible à l’échelle d’une civilisation entière, il faut revenir sur ce que l’ego fait à une société quand il n’est pas régulièrement dissous, et sur ce qu’une société devient quand il l’est.

L’ego, dans le sens où nous l’entendons ici, n’est pas simplement la conscience de soi. C’est la structure mentale qui se perçoit comme séparée du reste, qui fonctionne sur la base de la peur de manquer, du besoin de se distinguer, de l’accumulation comme protection contre l’insécurité fondamentale que génère cette perception de séparation. Un ego individuel non travaillé produit des comportements prévisibles : il accumule, il compète, il domine quand il peut, il se soumet quand il doit, il construit des hiérarchies pour se situer et se rassurer. Multipliez cela à l’échelle d’une société entière, et vous obtenez les structures que nous connaissons : les palais qui disent la grandeur du chef, les armées qui protègent l’accumulation contre ceux qui voudraient la prendre, les temples qui institutionnalisent la relation avec le divin et la placent sous contrôle sacerdotal, les castes qui figent les hiérarchies pour les rendre permanentes et incontestables.

Rien de tout cela dans la civilisation des 7 Rivières. Et ce n’est pas parce que ses habitants étaient des saints ou parce que la nature humaine y était différente de ce qu’elle est ailleurs. C’est parce qu’ils avaient un outil collectif, ritualisé et régulier pour empêcher l’ego de prendre toute la place. Cet outil, c’était le soma, consommé dans le cadre du sacrifice par tous les responsables de la société, du râja au maître de maison, plusieurs fois par an au minimum, dans un contexte cérémoniel précis qui en maximisait les effets bénéfiques et en minimisait les éventuels risques.

Ce que le soma faisait, nous le savons maintenant avec une précision que les chercheurs en neurosciences et en psychologie clinique ont commencé à documenter sérieusement ces vingt dernières années. Il dissolvait temporairement l’activité du réseau en mode par défaut du cerveau, ce réseau qui est le siège de la narration égotique permanente que nous construisons sur nous-mêmes. Il produisait une expérience d’unité, de dissolution des frontières entre soi et le reste de l’univers, de disparition de la peur fondamentale liée à la perception de séparation. Il générait un sentiment profond de fraternité et d’appartenance commune. Et il laissait, après l’expérience, une trace durable : une modification de la façon dont les participants percevaient leur relation aux autres et au monde, qui persistait bien au-delà de la durée de l’expérience elle-même.

Des dirigeants qui vivent régulièrement cette expérience ne peuvent pas gouverner de la même façon que des dirigeants qui ne la vivent pas. Ce n’est pas une question de bonne volonté ou de vertu personnelle. C’est une question de perception fondamentale. Un râja qui a fait l’expérience répétée de la dissolution de son ego dans quelque chose de plus grand ne peut pas croire sincèrement à la nécessité de s’imposer par la force, d’accumuler des richesses démesurées, de construire des monuments à sa propre gloire. Ces comportements reposent sur une conviction profonde de séparation et de manque que l’expérience du soma défait à la racine. Ce n’est pas qu’il choisit de ne pas le faire. C’est qu’il ne le ressent plus comme nécessaire ou désirable.

Le texte du Rig Veda confirme cela de façon répétée et précise. Le sacrifice n’est pas présenté comme une obligation morale, une loi imposée de l’extérieur, un commandement divin auquel il faudrait obéir sous peine de sanction. Il est présenté comme le chemin naturel de qui cherche la Vérité, la Lumière, l’immortalité. Pas de morale dans les neuf premiers mandalas, pas d’interdictions, pas de jugements. La seule règle implicite est : participez au sacrifice, buvez le soma, cherchez le Brahman. Le reste suit naturellement.

La civilisation des 7 Rivières, ce territoire qui s’étendait de la Sarasvatî à l’Indus et au-delà, entre 4000 et 1900 avant notre ère, était organisée autour de ce principe. Les grandes villes comme Harappa, Mohenjo-daro et Rakhi Garhi avaient des systèmes d’approvisionnement en eau et d’assainissement d’une sophistication que l’on ne retrouvera en Europe qu’à l’époque romaine. Chaque maison, même modeste, avait sa salle d’eau. Les greniers publics étaient construits à l’extérieur des villes, accessibles à tous, pas gardés comme des trésors privés. Les ateliers d’artisans étaient organisés collectivement. Il n’y avait pas de quartiers riches séparés des quartiers pauvres par des murs ou des distances infranchissables. Tout cela est cohérent avec une société dans laquelle l’accumulation individualiste et la domination hiérarchique n’étaient pas les moteurs principaux de l’organisation sociale.

Il faut aussi mentionner ce que l’archéologie nous dit sur les femmes dans cette civilisation, parce que c’est un indicateur puissant du niveau d’ego collectif d’une société. Partout où l’ego dominant prend le contrôle d’une société, la première chose qui se produit est la marginalisation du féminin : les femmes sont reléguées dans des rôles subalternes, leur autonomie est réduite, leur accès aux pratiques spirituelles est limité ou supprimé. Dans la civilisation des 7 Rivières, les femmes buvaient le soma, participaient aux sacrifices, certaines étaient rishis et ont composé des hymnes du corpus sacré. Dans les régions voisines partageant la même spiritualité, notamment au Turkménistan et en Afghanistan, les fouilles ont montré que les femmes occupaient des rôles dirigeants. Ce n’est pas une coïncidence. C’est le résultat logique d’une société dans laquelle l’ego masculin collectif n’avait pas pris le contrôle.

La disparition du soma entre 2200 et 2100 avant notre ère change tout cela de façon mécanique et irréversible. Sans la dissolution régulière et collective de l’ego, les structures égotiques reprennent progressivement leur place naturelle dans l’organisation sociale. Les castes apparaissent dans le dixième mandala, ce mandala qui est aussi celui où l’on trouve les premières leçons de morale, les premières interdictions, les premières traces d’une religion institutionnelle qui a besoin de règles parce qu’elle n’a plus l’expérience directe pour guider les comportements. Les râjas commencent à se diviniser. Les prêtres commencent à monopoliser l’accès au sacré. Les greniers publics deviennent des entrepôts privés. Les murs apparaissent. La belle organisation horizontale de la civilisation des 7 Rivières se verticalise progressivement, exactement comme on pouvait le prédire.

Ce que cette histoire nous dit sur nous-mêmes est inconfortable mais nécessaire. Nous vivons dans des sociétés qui ont hérité de six mille ans de domination égotique non régulée. Nos institutions, nos économies, nos relations internationales sont construites sur les mêmes mécanismes que les rishis du dixième mandala ont vus apparaître quand le soma a disparu. Ce n’est pas une fatalité de la nature humaine. C’est le résultat de l’absence d’un outil collectif et régulier de dissolution de l’ego. La civilisation des 7 Rivières démontre qu’une autre organisation est possible, qu’elle a existé, qu’elle a duré, et qu’elle n’était pas une utopie mais une réalité archéologiquement documentée. Ce qu’elle ne nous dit pas, c’est comment retrouver cet outil dans le monde qui est le nôtre. Mais elle nous dit au moins que la question mérite d’être posée sérieusement.


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