
Il y a une expérience que font tous ceux qui s’approchent sérieusement du Rig Veda après avoir lu les traductions occidentales classiques : celle d’un léger malaise, d’une impression persistante que quelque chose manque, que le texte qu’ils ont sous les yeux est plus pauvre, plus plat, plus univoque que ce que les hymnes semblent promettre. Ce malaise a une cause précise. Le sanskrit védique est l’une des langues les plus complexes et les plus riches que l’humanité ait jamais produites, et le traduire dans une langue moderne, quelle qu’elle soit, revient inévitablement à appauvrir ce que l’on traduit. Pas parce que les traducteurs manquent de talent, mais parce que la nature même du sanskrit védique résiste à la traduction par des mécanismes qui lui sont propres et que aucune langue occidentale ne possède.
Le premier de ces mécanismes est la polysémie systématique. En français, en anglais, en allemand, un mot a en général un sens principal et quelques sens dérivés. En sanskrit védique, un mot peut avoir simultanément une dizaine de sens parfaitement légitimes, et les rishis exploitaient cette multiplicité de façon délibérée et sophistiquée. Prenons le mot go, qui apparaît des centaines de fois dans le Rig Veda. Go signifie vache, mais aussi rayon de lumière, parole, ciel, terre, et eau. Quand un hymne demande à Indra de conquérir les go, il parle simultanément des vaches concrètes que le sacrifiant voudrait posséder et de la Lumière spirituelle que le pratiquant cherche à atteindre. Ces deux lectures ne s’excluent pas. Elles coexistent dans le même mot, dans le même vers, dans le même hymne. C’est ce que j’appelle la double lecture du Rig Veda, et c’est une caractéristique fondamentale du texte que la plupart des traducteurs occidentaux ont soit ignorée, soit sous-estimée.
De la même façon, le mot ashva, le cheval, désigne l’animal mais aussi la force vitale, l’énergie spirituelle, la puissance qui permet à la conscience d’avancer. Artha signifie richesse matérielle, but, sens, signification. Rta, que l’on traduit généralement par ordre cosmique ou vérité, désigne à la fois le mouvement ordonné des astres, la loi morale, le rite accompli correctement, et la réalité ultime. Un seul mot pour quatre concepts que le français ou l’anglais ne peuvent exprimer qu’en quatre termes distincts, perdant au passage la connexion profonde que le sanskrit maintient entre ces dimensions.
Cette polysémie n’est pas un défaut du sanskrit védique. C’est sa force. Elle reflète une vision du monde dans laquelle le concret et le spirituel, le matériel et le cosmique, ne sont pas séparés mais sont des aspects d’une même réalité. Quand une langue possède un seul mot pour désigner la vache et la lumière divine, c’est que la civilisation qui a créé cette langue ne voyait pas de frontière étanche entre ces deux réalités. La langue est toujours le reflet de la vision du monde de ceux qui la parlent, et le sanskrit védique est le reflet d’une vision dans laquelle tout est connecté, dans laquelle le sacrifice de la vache concrète et la recherche de la lumière spirituelle font partie du même mouvement.
Le deuxième mécanisme est celui des racines. Le sanskrit est une langue à racines, ce qui signifie que la plupart des mots sont construits à partir d’une racine verbale à laquelle on ajoute des préfixes et des suffixes selon des règles précises. Ce système permet une transparence étymologique que les langues modernes ont largement perdue. En sanskrit védique, on peut souvent comprendre le sens profond d’un mot simplement en connaissant sa racine, parce que la signification de la racine est encore vivante dans le mot dérivé. Varuna vient de la racine vri, qui signifie entourer, couvrir, contenir. Comprendre cette racine, c’est comprendre quelque chose d’essentiel sur ce que Varuna est : non pas un dieu du ciel au sens vague, mais la force qui entoure et contient l’univers, l’océan cosmique dans lequel tout baigne. Indra vient d’une racine signifiant puissance, force. Agni vient d’une racine signifiant brûler, et qui a donné en latin ignis, d’où vient le français ignition. Ces connexions ne sont pas anecdotiques. Elles révèlent la structure de la pensée védique.
Le troisième mécanisme est la grammaire elle-même. Le sanskrit védique possède huit cas nominaux, contre six en latin et deux en français moderne. Il possède trois nombres : le singulier, le pluriel, et le duel, ce nombre intermédiaire utilisé pour désigner des paires naturelles, les deux yeux, les deux mains, les deux Ashvins. Il possède trois genres grammaticaux, masculin, féminin et neutre, utilisés avec une précision qui a souvent une valeur philosophique : le Brahman au neutre désigne l’Absolu impersonnel, tandis que Brahma au masculin désigne le dieu créateur que l’on trouvera dans la Trimurti plus tard. Cette distinction, invisible en français qui ne dispose pas du genre neutre de la même façon, est fondamentale pour comprendre la pensée védique. Il possède également un système verbal d’une richesse exceptionnelle, avec des formes qui expriment des nuances de temps, d’aspect, de mode et d’intention que les langues modernes ne peuvent rendre qu’au prix de longues périphrases.
Le quatrième mécanisme est le son lui-même. Le sanskrit védique est une langue dans laquelle la phonétique a une importance cosmologique. Les rishis ne pensaient pas que les mots étaient des conventions arbitraires désignant des réalités extérieures à eux. Ils pensaient que les sons du sanskrit étaient en résonance directe avec les forces de l’univers qu’ils désignaient. C’est pourquoi la transmission orale du Rig Veda a été d’une précision absolue pendant des millénaires : changer un son, c’était changer la chose elle-même. Les grammairiens védiques ont développé une science phonétique, la Shiksha, d’une sophistication remarquable, bien avant que la linguistique moderne ne commence à s’intéresser à la phonologie. Ils avaient classifié tous les sons du sanskrit selon leur lieu d’articulation dans la bouche et la gorge, selon leur durée, leur hauteur et leur accent, avec une précision que les phonologues contemporains ne peuvent qu’admirer.
La métrique du Rig Veda est une autre dimension de cette richesse. Les hymnes ne sont pas écrits en prose. Ils sont composés dans des mètres précis, dont les principaux sont la Gayatri, l’Anushtubh, la Trishtubh et la Jagati, chacun ayant un nombre de syllabes et un schéma accentuel définis. Ces mètres ne sont pas de simples ornements poétiques. Ils ont une fonction spirituelle et rituelle précise. Certains mètres sont associés à certains dieux, certaines fonctions, certains moments du sacrifice. La Gayatri, le mètre le plus court et le plus sacré, donne son nom à l’hymne 3.62.10, qui est encore aujourd’hui l’un des mantras les plus récités dans le monde hindou. Un traducteur qui rend un hymne en prose perd non seulement la musique du texte, mais une dimension entière de sa signification.
Ce que tout cela implique pour la traduction est considérable. Traduire le Rig Veda, c’est nécessairement choisir. Choisir lequel des sens multiples d’un mot on va retenir, choisir si l’on va privilégier la lecture littérale ou la lecture spirituelle, choisir comment rendre une structure grammaticale qui n’a pas d’équivalent dans la langue cible. Chaque choix est une perte. C’est pourquoi toute traduction du Rig Veda est aussi, inévitablement, une interprétation. Et c’est pourquoi les traductions diffèrent si profondément les unes des autres, non pas parce que certains traducteurs se trompent et d’autres ont raison, mais parce que chacun a fait des choix différents devant la même richesse inépuisable.
La seule façon honnête d’aborder le Rig Veda est donc de garder cette richesse à l’esprit en permanence, de ne jamais oublier que derrière chaque mot de la traduction se cache un mot sanskrit qui en contenait probablement dix fois plus, et d’accepter que le texte que l’on lit, aussi bonne que soit la traduction, est une approximation d’une réalité linguistique et spirituelle que seule la langue originale peut pleinement contenir. C’est une limitation, mais c’est aussi une invitation : celle d’aller vers le texte avec humilité, curiosité, et la conscience que ce que l’on comprend n’est jamais que le début de ce qu’il y a à comprendre.
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