Comment Dater le Rig Veda ?

La question de la datation du Rig Veda est l’une de celles qui ont le plus divisé les chercheurs, et elle continue de le faire. Non pas parce que les indices manquent, mais parce que certaines réponses dérangent des certitudes académiques solidement installées, et que d’autres heurtent des susceptibilités nationalistes des deux côtés, indien et occidental. Ce que l’on peut dire, en lisant le texte attentivement et en croisant les données que l’archéologie, l’astronomie, l’hydrologie et la linguistique ont accumulées ces dernières décennies, c’est que le Rig Veda est beaucoup plus ancien que ce que l’académisme occidental du dix-neuvième siècle a voulu croire, et que ses dates peuvent être établies avec une précision raisonnable à partir d’indices convergents que le texte lui-même fournit.

Le premier point à comprendre est que le Rig Veda n’est pas un texte homogène écrit à une seule époque par un groupe cohérent d’auteurs. C’est une compilation, ou plutôt une série de compilations successives, qui s’est constituée sur environ deux millénaires. Les mandalas ne sont pas tous de la même époque, et l’étude du vocabulaire, de la métrique et des noms des rishis permet de les classer chronologiquement avec une fiabilité raisonnable. Les plus anciens sont les mandalas dits des familles, les mandalas deux à sept, avec cette chronologie interne : six, trois, sept, quatre, deux, cinq, plus la première partie du premier mandala. Les mandalas huit, neuf et les parties restantes du premier mandala constituent une couche intermédiaire. Le dixième mandala est le plus récent, ajouté après la disparition du soma, probablement entre 2200 et 1900 avant notre ère.

L’indice astronomique est le plus spectaculaire et le plus précis. Dans le cinquième mandala, l’un des plus anciens, un hymne décrit une éclipse solaire avec suffisamment de détails pour que les astronomes puissent la calculer rétrospectivement. Cette éclipse a eu lieu en 3929 ou 3928 avant notre ère. Ce n’est pas une approximation vague. C’est une date. Elle place la composition des hymnes les plus anciens du Rig Veda aux alentours de 4000 avant notre ère, ce qui est considérablement plus ancien que les 1500 avant notre ère que l’indianisme occidental du dix-neuvième siècle avait fixé comme date de composition, sur la base d’arguments qui relevaient davantage de préjugés culturels que de méthode scientifique.

L’indice hydrologique est tout aussi solide. La rivière Sarasvatî, aujourd’hui appelée Ghaggar en Inde et Hakra au Pakistan, est mentionnée dans le Rig Veda comme une rivière puissante, abondante, presque divine dans sa grandeur. Elle est d’ailleurs déifiée, devenant la déesse Sarasvatî dont nous avons parlé ailleurs. Or les analyses hydrologiques et les relevés satellitaires effectués ces dernières décennies ont permis de dater l’assèchement progressif de cette rivière. Elle a cessé de couler de façon significative vers 1900 avant notre ère, sous l’effet combiné de changements tectoniques et d’une sécheresse prolongée. Dans les hymnes les plus récents du Rig Veda, on commence à percevoir une inquiétude, une conscience que quelque chose se tarit. Mais dans les hymnes anciens, elle coule avec une abondance qui ne laisse aucun doute : ces textes ont été composés quand la rivière était encore vivante et puissante, c’est-à-dire avant 1900 avant notre ère. La borne inférieure est donc claire.

La sécheresse qui a provoqué l’assèchement de la Sarasvatî fait partie d’un épisode climatique global bien documenté, qui a frappé toute la zone intertropicale de la planète entre 2200 et 2100 avant notre ère. C’est cet épisode qui a également provoqué l’effondrement de l’Empire Akkadien en Mésopotamie et mis fin à l’Ancien Empire égyptien. Dans le Rig Veda, cet épisode est lisible dans le dixième mandala à travers la raréfaction du soma : la plante, qui nécessite des conditions d’humidité précises pour pousser, a disparu progressivement avec la sécheresse. Certains hymnes du dixième mandala mentionnent explicitement que le soma se raréfie et que certains participants au sacrifice n’y ont plus accès. C’est une borne chronologique d’une précision remarquable : le moment où le soma disparaît correspond à un événement climatique daté, et le dixième mandala se situe donc autour de 2200 à 1900 avant notre ère.

La linguistique apporte un troisième faisceau d’indices. Le sanskrit du Rig Veda, et en particulier celui des mandalas les plus anciens, est d’une archaïcité extraordinaire. Il est plus proche du proto-indo-européen reconstruit que ne l’est le latin classique du proto-italique. Les comparaisons avec l’Avesta, le texte sacré du zoroastrisme iranien, montrent que les deux traditions partageaient une langue commune et une spiritualité commune à une époque très ancienne, probablement autour de 4000 avant notre ère, avant que les deux branches se séparent géographiquement et culturellement. Le fait que les deux textes vénèrent les mêmes dieux sous des noms légèrement différents, qu’ils utilisent la même boisson sacrée sous deux noms différents du même mot, et qu’ils partagent des structures rituelles presque identiques, est une confirmation indépendante de l’ancienneté commune des deux traditions.

L’archéologie de la civilisation de l’Indus-Sarasvatî fournit le cadre matériel dans lequel tout cela prend sens. Cette civilisation, dont les grandes villes comme Harappa, Mohenjo-daro et Rakhi Garhi représentent la phase urbaine mature, s’est développée précisément dans la zone géographique décrite par le Rig Veda, entre le Gange et l’Indus, entre environ 3500 et 1900 avant notre ère pour sa période classique. Les sceaux trouvés à Mohenjo-daro représentent des figures en posture de méditation yogique, ce qui confirme que les pratiques spirituelles décrites dans le Rig Veda étaient bien contemporaines de cette civilisation. La disparition progressive de cette civilisation urbaine coïncide exactement avec l’assèchement de la Sarasvatî et la fin du Rig Veda comme texte vivant.

Ce que tout cela donne, une fois synthétisé, c’est une chronologie cohérente et solidement étayée. Les premiers hymnes, ceux des mandalas deux à six, ont été composés entre 4000 et 3500 avant notre ère, dans un contexte de vie semi-nomade et de petites communautés rurales. La première grande compilation, qui rassemblait ces hymnes anciens, a probablement été faite après la guerre des dix rois, quelque part entre 4000 et 3500 avant notre ère. Les mandalas intermédiaires correspondent à la période de plein développement urbain de la civilisation de l’Indus-Sarasvatî, entre environ 3500 et 2200 avant notre ère. Et le dixième mandala, le plus récent et le plus hétérogène, a été composé et ajouté à la compilation finale entre 2200 et 1900 avant notre ère, pendant et après la grande sécheresse qui a mis fin à cette civilisation.

Ce qui est remarquable dans tout cela, c’est la cohérence des indices. L’astronomie, l’hydrologie, la climatologie, la linguistique et l’archéologie convergent vers les mêmes dates, indépendamment les unes des autres. Ce n’est pas le cas d’une théorie fragile qui s’appuie sur un seul type de preuve. C’est la convergence de plusieurs disciplines qui pointent dans la même direction. Le Rig Veda est le plus ancien texte religieux au monde dont on peut dater la composition avec cette précision. Il précède la rédaction de la Torah, la construction des premières pyramides, et la plupart des monuments que nous considérons comme les jalons les plus anciens de la civilisation humaine. Comprendre cela change le regard que l’on porte sur lui, et sur nous-mêmes.


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