Les Déesses Oubliées du Rig Veda

Goddess in a chariot pulled by four white horses flying over praying devotees.

l y a un paradoxe dans la façon dont l’hindouisme contemporain est perçu en Occident. D’un côté, on connaît la place considérable qu’y occupent les grandes déesses : Durga, Kali, Lakshmi, Sarasvatî, Parvati. De l’autre, quand on parle du Rig Veda, on pense spontanément à Indra, à Varuna, à Agni, à Mitra, à ces dieux masculins qui dominent le texte dans les représentations habituelles. Ce que l’on oublie, ou que l’on n’a jamais vraiment su, c’est que le féminin divin est présent dans le Rig Veda dès les origines, sous des formes d’une richesse et d’une subtilité remarquables, et que certaines de ces déesses portent des aspects de la réalité spirituelle que les dieux masculins ne couvrent pas.

La plus célébrée est Ushas, l’Aurore. Elle est aussi l’une des plus anciennes, présente dans les mandalas les plus archaïques, ce qui dit quelque chose de son importance fondamentale. Ushas n’est pas une déesse secondaire, une figure décorative chargée d’embellir la cosmologie védique. Elle est la charnière entre l’obscurité et la Lumière, entre le sommeil et l’éveil, entre Maya et le Brahman. Chaque matin, c’est elle qui ouvre la porte. Les hymnes qui lui sont consacrés sont parmi les plus beaux du texte, d’une sensualité et d’une précision poétique que même les meilleurs hymnes à Indra n’atteignent pas toujours. Elle est décrite comme une jeune femme qui s’éveille, qui déploie ses voiles lumineux, qui chasse les ténèbres sans violence, simplement par sa présence. Ce n’est pas la force qui brise l’obscurité, comme Indra avec sa foudre. C’est la douceur qui la dissout. C’est une autre façon d’arriver à la même Lumière, et le Rig Veda a la sagesse de donner les deux.

Sarasvatî est la deuxième grande figure féminine du Rig Veda, et son cas est particulièrement instructif. Elle est d’abord une rivière, la grande rivière sur les rives de laquelle s’est développée une partie importante de la civilisation védique, et qui s’est asséchée vers 1900 avant notre ère. Mais elle est simultanément la déesse de cette rivière, et par extension la déesse du flot : le flot de l’eau, le flot de la parole, le flot de la connaissance, le flot de l’illumination. Dans les hymnes, ces différentes dimensions sont inséparables. Sarasvatî irrigue les champs et elle irrigue les esprits. Elle fait couler l’eau et elle fait couler les mots justes, les mantras efficaces, les hymnes qui ouvrent la conscience. C’est elle qui illumine les méditations, dit le texte. C’est elle qui est le flot du verbe divin. Dans l’hindouisme contemporain, elle est devenue la déesse des arts et de la connaissance, représentée avec un luth et des livres. Cette représentation est une continuation directe de ce qu’elle était déjà dans le Rig Veda, mais appauvrie : on a gardé la connaissance, on a perdu le fleuve. On a gardé les livres, on a perdu le flot vivant.

Aditi est peut-être la plus difficile à saisir pour un esprit occidental, et peut-être pour cette raison la plus souvent négligée. Son nom signifie littéralement non liée, illimitée, infinie. Elle est la Mère de toute chose, la Mère des dieux eux-mêmes, les Âdityas étant ses fils. Elle n’a pas de forme précise, pas d’attributs définis, pas d’histoire mythologique développée. Elle est l’espace infini dans lequel tout existe, la matrice première, ce que les physiciens contemporains pourraient appeler le vide quantique si ce vide était conscient et bienveillant. Les hymnes ne lui demandent pas de faire des choses. Ils la reconnaissent, ils l’honorent, ils se placent sous sa protection qui est la protection de l’infini lui-même. Aditi, c’est le Brahman sous un aspect maternel et féminin. C’est la réalité ultime non pas comme lumière aveuglante ou comme puissance terrifiante, mais comme espace accueillant, comme sein maternel de l’univers. Cette figure n’a pas d’équivalent direct dans les traditions monothéistes occidentales, et c’est peut-être pour ça qu’elle est si peu connue.

Ratri, la Nuit, est une autre figure féminine dont la présence dans le Rig Veda mérite qu’on s’y arrête. Elle est la sœur d’Ushas, son complément nécessaire. Il lui est consacré un hymne entier, le 10.127, d’une beauté sobre et étrange. La Nuit n’est pas l’obscurité menaçante, le domaine de Vritra et des forces mauvaises. Elle est la grande protectrice, celle qui couvre le monde de son manteau et permet le repos, la récupération, le rêve. Elle est aussi, pour qui sait la lire, le moment où les frontières de la conscience ordinaire s’assouplissent, où le Monde Intermédiaire devient plus accessible, où les rishis pouvaient recevoir les hymnes qui leur venaient comme des révélations. Le mot rishi lui-même est parfois traduit par voyant, et beaucoup de ces visions venaient de la nuit, du silence, de cet espace que Ratri ouvrait et protégeait.

Il y a aussi les femmes rishis, et leur existence dans le corpus védique est un fait que les milieux académiques ont longtemps minimisé. Elles sont pourtant là, nommées, identifiées, leurs hymnes inclus dans le texte sacré au même titre que ceux de leurs homologues masculins. Lopamudrâ, épouse du rishi Agastya, a composé un hymne d’une franchise désarmante sur le désir et la relation entre homme et femme, l’hymne 1.179, qui tranche singulièrement avec la solennité de la plupart des textes sacrés de l’époque. Ghoshâ a composé plusieurs hymnes aux Ashvins dans lesquels elle parle de sa propre expérience spirituelle avec une précision et une autorité qui ne doivent rien à qui que ce soit d’autre. Apalâ, Vishvavarâ, Sikatâ Nivavarî : ces noms sont dans le texte. Ces femmes ont chanté les dieux, bu le soma, reçu les révélations et les ont mises en mots avec le même sérieux et la même compétence que les hommes. Leur existence dans le corpus védique dit quelque chose d’essentiel sur la société qui a produit ce texte.

Ce que toutes ces figures féminines ont en commun, c’est qu’elles représentent des aspects de la réalité spirituelle et cosmique qui ne sont pas couverts par le panthéon masculin. Ushas apporte la douceur de la transition, Sarasvatî apporte le flot et la fécondité de la parole, Aditi apporte l’infini maternel, Ratri apporte la protection de l’obscurité bienveillante. Ce ne sont pas des divinités mineures cantonnées à des fonctions subalternes. Ce sont des puissances fondamentales sans lesquelles la cosmologie védique serait incomplète.

Le fait qu’elles soient aujourd’hui largement oubliées dans les présentations habituelles du Rig Veda dit moins quelque chose sur le Rig Veda lui-même que sur ceux qui l’ont lu et transmis après la disparition du soma, après l’apparition des castes, après le glissement progressif d’une spiritualité vivante vers une religion institutionnelle. Ce glissement a partout dans le monde eu tendance à marginaliser le féminin divin, à le reléguer dans des rôles secondaires ou à le folkloriser. L’hindouisme contemporain a mieux résisté à cette tendance que la plupart des autres traditions, précisément parce que la mémoire védique, même déformée, même partiellement perdue, était suffisamment profonde pour ne pas être entièrement effacée.

Mais c’est dans le Rig Veda lui-même, dans le texte brut, que ces déesses parlent le plus clairement. Avant les interprétations, avant les commentaires, avant les siècles de tradition qui ont sédimenté par-dessus le texte original leurs propres préjugés et leurs propres angles morts. Ushas qui s’éveille chaque matin, Sarasvatî qui coule et illumine, Aditi qui contient tout sans se laisser contenir par rien, Ratri qui protège le monde endormi : elles sont là, dans les hymnes, intactes, attendant simplement d’être lues par quelqu’un qui ne cherche pas à les réduire à ce qu’il connaît déjà.


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