Mitra, la lumière de l’amitié

Il est des mots qui portent en eux une civilisation entière. Mitra est de ceux-là. Dans les langues indo-européennes les plus anciennes, ce mot désigne à la fois l’ami et le contrat, l’amitié et l’alliance, comme si les anciens avaient compris, bien avant nos philosophes, que toute relation véritable est un engagement, et que tout engagement sincère est déjà une forme d’amour.

Dans le védisme archaïque, Mitra est une divinité solaire, mais d’un soleil particulier : non pas le soleil de midi qui brûle et aveugle, mais la lumière douce du matin qui réconcilie la nuit avec le jour. Il règne sur les accords entre les hommes, sur les promesses tenues, sur cette forme subtile de fidélité qui ne crie pas son nom mais qui tient les communautés debout lorsque tout vacille. À côté de Varuna, son inséparable compagnon, qui surveille l’ordre cosmique avec vigilance, Mitra incarne la douceur de cet ordre, sa face aimable, sa chaleur humaine.

La douceur. Le mot mérite qu’on s’y arrête, car notre époque s’en méfie. On confond volontiers la douceur avec la mollesse, la gentillesse avec la naïveté, la stabilité avec l’immobilisme. Or la douceur de Mitra n’a rien de passif. C’est une force qui choisit de ne pas écraser. C’est une puissance qui décide de prendre soin. La stabilité qu’il incarne n’est pas celle de la pierre inerte, mais celle de l’arbre dont les racines profondes permettent aux branches de se balancer sans crainte dans la tempête.

C’est ici que le nom de Vishvamitra prend toute sa densité. Vishva signifie le tout, l’univers entier, le monde dans son déploiement infini. Mitra, l’ami. Celui qui est l’ami de tout le monde, ou que tout le monde aime, comme on voudra lire. Les deux traductions sont vraies simultanément, car l’amitié authentique possède cette propriété miraculeuse d’être identique dans les deux sens : on ne peut véritablement aimer sans être, d’une certaine manière, aimable.

Vishvamitra est l’un des rishis les plus fascinants et les plus tourmentés de la tradition védique. Sa vie entière est une contradiction vivante de son nom. Il fut d’abord un roi guerrier, Kaushika, ambitieux et violent, dont la rencontre avec le sage Vasishtha alluma en lui un désir de dépassement spirituel si ardent qu’il brûla tout sur son passage, y compris sa propre paix intérieure, pendant des millénaires selon le temps mythique. Il voulut conquérir la sagesse comme on prend une forteresse, par la volonté, par l’ascèse la plus extrême, par une détermination qui frisait parfois la folie.

La guerre des dix rois, la Dasharâja, dans laquelle il joua un rôle central, illustre bien cette tension constitutive de son être. Ce conflit homérique de la littérature védique le vit provoquer, composer, maudire, bénir, avec une intensité qui n’appartient qu’aux êtres qui souffrent de ne pas être encore ce qu’ils pressentent devoir devenir. Il composa le Gayatri mantra, la prière la plus récitée du monde hindou depuis des millénaires, un hymne à la lumière qui illumine l’intelligence. L’ami de l’univers entier n’accéda à ce titre qu’après avoir traversé les formes les plus sombres de lui-même.

Il y a là une leçon que Mitra enseigne silencieusement : l’amitié véritable, la douceur véritable, la stabilité véritable ne sont pas des points de départ. Elles sont des destinations. On ne naît pas ami de l’univers. On le devient, lentement, douloureusement parfois, en apprenant à défaire les nœuds de l’ego qui contractent le cœur et rétrécissent le monde à la mesure de nos peurs.

La stabilité que Mitra offre n’est donc pas le confort de celui qui n’a jamais été bousculé. C’est l’équilibre retrouvé de celui qui a traversé le mouvement et qui, de l’autre côté du tourbillon, a découvert que le fond des choses est paisible. Cette paix-là, les Védas la nomment shanti, et ils la répètent trois fois dans leurs invocations, comme pour indiquer qu’elle doit pénétrer les trois plans de l’existence : le corps, la parole et l’esprit.

Mitra nous invite à considérer que la relation est le tissu même de la réalité. Le monde ne se compose pas de choses isolées que des relations viendraient relier après coup. Il se compose originellement de relations, d’alliances, de correspondances, d’échos. Chaque être est ce qu’il est parce qu’il est en rapport avec tout le reste. L’amitié n’est donc pas un sentiment parmi d’autres : elle est la reconnaissance de cette structure profonde du réel. Aimer, dans ce sens, c’est simplement voir ce qui est.

Vishvamitra, malgré ses tempêtes intérieures et ses guerres extérieures, porta ce nom comme un programme, comme un destin à accomplir plutôt qu’une nature acquise. Et peut-être est-ce ainsi pour chacun de nous : nos noms, nos aspirations, nos idéaux les plus élevés ne décrivent pas ce que nous sommes, mais ce vers quoi nous tendons, l’étoile fixe qui oriente notre marche dans l’obscurité.

La douceur de Mitra est une étoile de ce genre. Elle ne juge pas la distance qui nous en sépare. Elle brille, simplement, avec cette constance propre aux choses vraies, et elle attend.


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