Le Cheval dans la Culture Védique

A winged blue horse with golden antlers standing on a glowing platform in space.

Il y a des animaux qui traversent les civilisations comme de simples outils, utiles et oubliables. Et il y en a d’autres qui deviennent des symboles, des puissances, des miroirs dans lesquels une civilisation se reconnaît et se définit. Dans la culture védique, le cheval est de ceux-là. Il est partout dans le Rig Veda, des hymnes les plus anciens aux plus récents, sous des formes si multiples et si chargées de sens qu’il faut s’y arrêter longuement pour commencer à en mesurer la profondeur.

Commençons par le mot lui-même. Ashva, le cheval en sanskrit védique, vient d’une racine signifiant atteindre rapidement, imprégner, être présent partout. Cette étymologie n’est pas anecdotique. Elle dit d’emblée que le cheval védique n’est pas simplement un animal rapide que l’on monte ou que l’on attelle. Il est une force qui se répand, qui pénètre, qui est présente partout où elle va. Dans la double lecture que les hymnes invitent toujours à pratiquer, ashva désigne le cheval concret et simultanément la force vitale, l’énergie spirituelle, la puissance qui permet à la conscience de se déployer et d’avancer vers la Lumière. Quand Indra arrive sur son char tiré par deux chevaux bais, c’est l’intellect qui avance porté par sa propre énergie vers la victoire sur Vritra, sur l’obscurité intérieure.

Dans la réalité historique de la civilisation védique, le cheval avait une valeur économique et sociale considérable. Il était rare, précieux, difficile à élever dans les conditions climatiques de la région. Posséder des chevaux, c’était posséder de la puissance au sens le plus direct du terme. Les hymnes qui demandent aux dieux d’accorder des chevaux au sacrifiant ne sont pas de simples prières matérialistes. Ils reflètent une réalité dans laquelle la richesse en chevaux était indissociable de la capacité à protéger la communauté, à participer aux grandes cérémonies, à occuper un rang dans la société. Le cheval et le statut social étaient liés d’une façon que nos sociétés contemporaines n’ont plus vraiment d’équivalent pour comprendre, sauf peut-être à imaginer ce que représentaient les grandes fortunes industrielles au dix-neuvième siècle, mais avec une dimension sacrée en plus.

Le sacrifice du cheval, l’Ashvamedha, est l’un des rituels les plus complexes et les plus chargés de sens du védisme. Il n’apparaît pas dans les parties les plus anciennes du Rig Veda, ce qui suggère qu’il s’est développé avec la montée en puissance des grandes royautés, probablement dans la période de la civilisation védique classique. Dans ce rituel, un cheval royal était libéré pendant un an, libre de parcourir le territoire. Les terres qu’il traversait étaient réputées appartenir au roi qui l’avait libéré, et les rois de ces territoires devaient soit se soumettre soit combattre. Au bout d’un an, le cheval était ramené et sacrifié dans une cérémonie d’une durée et d’une complexité extraordinaires. Ce rituel dit plusieurs choses simultanément : il dit la puissance du roi qui peut se permettre ce sacrifice, il dit la nature cosmique de cette puissance qui s’étend aussi loin que le cheval peut aller, et il dit, dans sa dimension spirituelle profonde, que la force vitale la plus haute doit être offerte pour que la royauté soit légitime et que l’ordre cosmique soit maintenu.

Mais c’est dans les hymnes du Rig Veda lui-même, et en particulier dans les hymnes au cheval du premier mandala, que la dimension spirituelle de l’animal s’exprime le plus pleinement. L’hymne 1.163 est entièrement consacré au cheval du sacrifice, et il est d’une beauté et d’une densité symbolique remarquables. Le cheval y est décrit comme issu de l’océan primordial, comme ayant pour frère l’aigle, comme étant né du vent et de la tempête. Ses membres sont comparés aux cerfs, sa tête à l’aigle, son mouvement à celui du vent. Ce n’est plus un animal. C’est une force cosmique revêtue d’une forme animale, une manifestation de l’énergie fondamentale de l’univers rendue visible et saisissable.

Ce qui est frappant dans cet hymne, comme dans tous les hymnes védiques qui traitent du cheval, c’est l’absence totale de condescendance à l’égard de l’animal. Les rishis ne regardent pas le cheval de haut. Ils le regardent avec une attention, une admiration et un respect qui disent quelque chose d’essentiel sur la façon dont les Védiques concevaient leur relation au monde animal. Le cheval n’est pas un outil que l’homme domine. Il est une puissance que l’homme reconnaît, honore, et avec laquelle il entre en relation. C’est une différence fondamentale avec la vision que l’Occident a progressivement développée de l’animal, et qui n’est pas sans rapport avec les problèmes que cette vision a engendrés.

Les deux chevaux qui tirent le char d’Indra méritent une attention particulière. Ils sont bais, d’un brun rouge profond, et leur paire n’est pas fortuite. Dans la pensée védique, le duel est toujours signifiant. Deux chevaux, deux forces, deux aspects d’une même énergie qui doit être maintenue en équilibre pour que le char avance droit. On peut y lire les deux aspects de l’énergie spirituelle : la force qui pousse en avant et la force qui maintient la direction. L’enthousiasme et la discipline. L’élan et la précision. Sans l’une, le char ne bouge pas. Sans l’autre, il dévie et se perd. Les rishis avaient compris que la progression spirituelle n’est pas une affaire d’abandon à une seule force, mais d’équilibre dynamique entre des forces complémentaires.

Les Ashvins, ces dieux jumeaux que nous avons mentionnés dans l’article sur les déesses, portent eux-mêmes dans leur nom la racine ashva. Ils sont les fils du cheval, ou ceux qui sont semblables au cheval, selon les interprétations. Ils sont les médecins divins, les guérisseurs, ceux qui arrivent au lever du jour pour secourir les êtres en détresse. Leur association avec le cheval n’est pas décorative. Elle dit que la guérison, comme le cheval, est une force qui arrive rapidement, qui pénètre là où elle doit aller, qui ne connaît pas les obstacles que la lenteur et la lourdeur rencontrent. La médecine védique, comme tout ce qui touche au cheval dans le Rig Veda, est une question de vitesse, de fluidité, de force qui se déploie sans résistance.

Il y a enfin le cheval comme symbole du souffle et du temps. Dans certains hymnes, le cheval est associé à l’année, ses membres aux saisons, ses sabots aux jours et aux nuits. Cette cosmologie équine peut sembler étrange à un lecteur moderne, mais elle reflète une façon de penser le temps non pas comme un cadre neutre dans lequel les événements se déroulent, mais comme une force vivante, rythmée, énergique, qui avance comme un cheval avance : par bonds, par élans, avec une direction et une puissance propres. Le temps védique n’est pas le temps homogène et linéaire de la modernité occidentale. C’est un temps qualitatif, fait de moments favorables et défavorables, de phases d’énergie et de phases de repos, exactement comme le galop d’un cheval est fait de moments de suspension et de moments d’appui.

Ce que le cheval représente dans la culture védique est donc une synthèse de ce que cette culture valorisait le plus : la force au service de la liberté, l’énergie au service de la conscience, la puissance physique transfigurée en puissance spirituelle. Le cheval védique n’est jamais seulement un cheval. Il est toujours aussi l’aspiration de l’être humain à aller plus loin, plus vite, plus haut que ce que ses seules forces lui permettraient d’atteindre. Et c’est peut-être pour cela que sa présence dans les hymnes n’a rien perdu de sa force après six mille ans. Il y a dans le galop d’un cheval quelque chose qui parle directement à quelque chose en nous, quelque chose que le sanskrit védique avait trouvé le mot exact pour nommer : ashva, ce qui atteint rapidement, ce qui est partout à la fois, ce qui ne s’arrête pas.


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