L’Ego dans le Rig Veda : Apparition et Dissolution

Le mot ego n’existe pas dans le Rig Veda. Le sanskrit védique n’a pas de terme qui lui corresponde exactement, et ce n’est pas un hasard. Pour qu’un mot existe, il faut que la chose qu’il désigne soit suffisamment présente et problématique pour qu’une communauté éprouve le besoin de la nommer. Dans la civilisation védique des neuf premiers mandalas, l’ego n’était pas encore le problème central qu’il allait devenir. Il était là, bien sûr, mais il était tenu en respect par une pratique régulière et collective qui avait précisément pour effet de le dissoudre. Ce n’est qu’au dixième mandala, le plus récent, celui qui porte les traces de la disparition du soma, que l’on commence à voir apparaître les symptômes de ce que nous reconnaîtrions aujourd’hui comme une société dominée par les constructions égotiques.

Pour comprendre ce dont il s’agit, il faut partir de la cosmologie védique et de ce que les rishis entendaient par Vritra. Vritra, c’est l’obscurité. C’est celui qui couvre, qui obstrue, qui empêche la conscience d’avancer vers la Lumière. C’est l’ennemi qu’Indra, le dieu guerrier armé de la foudre, doit terrasser pour que les eaux se libèrent, que le soleil se lève, que la Vérité apparaisse. Les traducteurs occidentaux ont longtemps cherché dans Vritra un adversaire historique, une tribu ennemie, un phénomène météorologique. C’est passer complètement à côté du texte. Vritra, c’est l’ego. C’est la structure mentale qui se prend pour le centre de l’univers, qui filtre toute expérience à travers le prisme étroit de ses peurs, de ses désirs et de ses habitudes, et qui faisant cela, obstrue l’accès au Brahman, à la réalité telle qu’elle est.

La bataille d’Indra contre Vritra, qui revient dans des dizaines d’hymnes, est donc une description de ce qui se passe à l’intérieur d’un être humain en train de progresser spirituellement. Indra, associé aux sens et à l’intellect, est la force d’éveil qui combat l’obscurité intérieure. Sa puissance se révèle à travers le soma, précisent les hymnes à de nombreuses reprises. Et ce n’est pas symbolique : c’est littéral. Le soma, en dissolvant temporairement les constructions égotiques, permettait à la conscience de voir ce que Vritra lui cachait. La Lumière, les Vaches, les Eaux, les Chevaux, toutes ces richesses que les hymnes demandent à Indra de conquérir sont des métaphores de ce qui devient accessible quand l’ego lâche prise : la clarté, la fluidité, l’énergie, la force vitale.

Ce que la recherche contemporaine sur les psychédéliques appelle dissolution de l’ego, les rishis le vivaient régulièrement dans le cadre du sacrifice. Carhart-Harris et son équipe ont montré que la psilocybine réduit l’activité du réseau en mode par défaut du cerveau, ce réseau qui est précisément le siège de la narration que nous construisons en permanence sur nous-mêmes, ce flux ininterrompu de pensées autoréférentielles qui constitue ce que nous appelons notre identité ordinaire. Quand ce réseau se calme, quelque chose d’autre apparaît. Les rishis appelaient ça entrer dans la Lumière. Les neuroscientifiques appellent ça une expérience océanique. C’est la même chose décrite avec deux vocabulaires différents, séparés par six mille ans.

Ce qui est remarquable dans les neuf premiers mandalas, c’est l’absence quasi totale de ce que nous reconnaîtrions comme des manifestations égotiques collectives. Pas de glorification des conquêtes militaires, pas de culte du chef, pas d’hymnes à la gloire d’un roi divinisé qui écraserait les autres sous sa grandeur. Quand un râja est mentionné, c’est en tant que sacrifiant, c’est-à-dire en tant que quelqu’un qui participe au rituel collectif et qui boit le soma comme les autres. Un passage du dixième mandala dit : « Ceux-là l’ont choisi comme un peuple choisit son roi. » Ce n’est pas un despote qui s’est imposé par la force. C’est quelqu’un que la communauté a désigné, et qui reste dans la communauté. L’archéologie confirme cette lecture : aucune trace de palais, aucune construction de prestige, aucun étalage de richesse individuelle dans toute la civilisation de l’Indus-Sarasvatî pendant sa longue période de maturité.

Il faut comprendre ce que cela implique concrètement. Une société dans laquelle tous les responsables boivent régulièrement une substance qui dissout l’ego et produit un sentiment profond d’unité et de fraternité ne peut pas fonctionner comme les sociétés que nous connaissons. Les mécanismes qui alimentent ordinairement la guerre, l’esclavage, l’accumulation compulsive de richesses et la domination hiérarchique reposent tous, à des degrés divers, sur des constructions égotiques : la peur de manquer, le besoin de se sentir supérieur, la confusion entre identité personnelle et possession matérielle. Quand ces constructions sont régulièrement mises en suspension, collectivement et rituellement, les comportements qui en découlent le sont aussi.

La pénurie de soma change tout cela de façon brutale et irréversible. Ce n’est pas une métaphore. Une sécheresse généralisée frappe la planète entre 2200 et 2100 avant notre ère. Le soma, qui nécessite des conditions d’humidité précises pour pousser, disparaît progressivement. On le remplace par d’autres plantes, l’éphédra mélangé au cannabis, le lotus bleu, qui n’ont pas les mêmes effets. Le rite continue, mais le cœur du rite n’est plus là. Et sans cette dissolution régulière et collective de l’ego, quelque chose se modifie en profondeur dans le fonctionnement de la société.

Le dixième mandala porte les traces visibles de cette transformation. C’est là qu’apparaissent pour la première fois les castes, les Varnas, avec leur logique de hiérarchie figée. C’est là que surgissent les premières véritables leçons de morale, les premières interdictions formulées comme telles. C’est là que la notion de réincarnation fait son entrée, comme si la promesse d’une autre vie était devenue nécessaire pour compenser ce que cette vie-ci ne donnait plus directement. La Vérité, que les hymnes des mandalas anciens décrivent comme quelque chose que l’on atteint, que l’on boit, que l’on traverse, devient progressivement quelque chose que l’on croit, que l’on espère, que l’on attend.

C’est le passage de la spiritualité à la religion, et l’ego est au centre de ce passage. La spiritualité védique au sens des neuf premiers mandalas était une pratique de dissolution régulière et collective de l’ego dans quelque chose de plus grand. La religion qui lui a succédé est, comme toutes les religions, une organisation sociale construite autour d’egos individuels et collectifs qui ont besoin de croire en quelque chose parce qu’ils ne peuvent plus, ou ne veulent plus, le vivre directement. Les castes qui se figent, les prêtres qui assoient leur pouvoir, les rois qui se divinisent : tout cela suit mécaniquement la disparition du soma, c’est-à-dire la disparition du seul outil qui permettait de remettre l’ego à sa juste place régulièrement et sans ambiguïté.

Les Upanishads, qui viendront quelques siècles plus tard, tenteront de retrouver par d’autres voies ce que le soma donnait directement. Le yoga, la méditation, le pranayama, le travail sur le souffle qui active naturellement les mêmes tryptamines : tout cela est une réponse à la même question. Comment dissoudre l’ego sans la plante ? La réponse existe, elle fonctionne, mais elle demande des années de pratique assidue là où le soma donnait le résultat en quelques heures. Ce n’est pas la même civilisation. Ce n’est pas le même rapport au temps, ni à la spiritualité, ni à l’ego.

Le Rig Veda est le témoignage d’un monde où l’ego n’avait pas encore gagné. Pas parce que les hommes de cette époque étaient meilleurs que nous, mais parce qu’ils avaient un outil collectif, ritualisé et efficace pour l’empêcher de prendre toute la place. Cet outil a disparu. Tout le reste a suivi.


Commentaires

Laisser un commentaire